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Villa 31-Retiro, Buenos Aires, Argentine

Chronique de 70 ans d’histoire et de lutte urbaine pour le droit à la terre, à un logement et à la dignité

L’agglomération de Villa 31/Retiro s’est formée en 1930 dans une zone voisine du port de Buenos Aires et de l’une des grandes gares ferroviaires desservant le nord du pays, sur des terrains publics à proximité du centre de la ville.
Elle logeait à ses débuts les familles d’ouvriers du port qui avaient perdu leur emploi avec la crise économique de 1929.
Au cours des années 40 sont venus des immigrants européens et des ouvriers qui travaillaient à l’extension du réseau ferroviaire. À la fin des années 50, l’agglomération s’était organisée en six quartiers internes, avec un comité de coordination qui regroupait les délégués des quartiers.
Au début des années 70, la Villa 31 hébergeait autour de 16 000 familles (entre 45 000 et 60 000 habitants) organisées en un comité de coordination citadin actif (qui regroupait les quartiers de la ville) de lutte pour l’accès à la terre et au logement et pour l’intégration en quartier urbanisé. À cette époque, les habitants de la Villa 31 exerçaient des métiers variés, en particulier beaucoup étaient ouvriers qualifiés dans la construction.
Los habitants comptaient sur des promesses officielles et des plans d’intégration, grâce à un projet d’urbanisation élaboré par la Faculté d’architecture de l’Université de Buenos Aires.

Pendant la dictature militaire (1976-83), il y eut une campagne d’élimination compulsive et violente contre les habitants. Les gens étaient emmenés de force dans des véhicules militaires hors des limites de la capitale et abandonnés à leur sort dans la périphérie de Buenos Aires. Les citoyens étrangers étaient déplacés vers des régions limitrophes. Ces expulsions compulsives furent freinées par un recours en justice promu par les « curés citadins », grâce à une décision favorable rendue par un juge en 1979, qui permit à 46 familles (parmi 180 à 200 habitants) de rester sur place, le quartier ayant déjà été « nettoyé » de ses habitants et les habitations détruites par les bulldozers de la municipalité.
Avec le retour de la démocratie en 1984, la Villa 31/Retiro s’est repeuplée rapidement. Dans les premières années de vie démocratique, 200 familles par jour s’y installaient, anciens habitants expulsés et nouveaux résidants, pour finalement atteindre au milieu des années 80 une population de près de 12 000 habitants (autour de 1 900 familles)
La Villa 31 occupe une superficie de 15,25 hectares qui appartiennent en majorité au gouvernement national, en plus d’une petite partie qui appartient à l’ancienne société YPF (Yacimientos Petrolíferos Fiscales), aujourd’hui privatisée par Rep-sol/España et d’une aure appartenant à la société des chemins de fer.
Au début des années 90, le gouvernement national signa un plan visant à remettre les terres à ses occupants, mais le décret ne fut jamais mis en œuvre. Au milieu de la décennie, la municipalité offrit de l’argent pour déloger les habitants de la Villa 31, pour briser son organisation interne en vue d’utiliser ces terres pour construire une autoroute. Cette initiative fut mise en échec par la résistance d’un grand nombre d’habitants lorsque l’on tenta de les déloger par la force. La municipalité envoya des bulldozers pour démolir de nouveau les habitations de la Villa 31 (le processus d’expulsion forcée débuta en 1994 et prit fin en 1996).

La résistance et la lutte de la population réussirent à stopper l’opération policière d’ « élimination des pauvres » dans une zone urbaine qui commençait à prendre de la valeur en raison de transactions immobilières de plusieurs millions. À cette occasion, 800 habitations consolidées furent détruites et un nombre important de résidants furent déplacés à cause du système de clientélisme politique en vigueur dans la ville, rendant plus difficile l’organisation autonome et démocratique.
Les promesses de logement en périphérie du centre de la ville, qui furent faites à ceux qui acceptaient d’abandonner leurs habitations de la Villa 31 ne se réalisèrent jamais. Ces habitants expulsés sont venus grossir les communautés exclues et marginalisées de la périphérie de Buenos Aires.

En parallèle, au cours des années 90, on entreprenait dans les terrains voisins de la Villa 31 un projet de recyclage des anciens équipements portuaires et d’urbanisation avec des logements de standing, des marinas privées, des bureaux pour les entreprises transnationales, des hôtels cinq étoiles et des restaurants de luxe, un projet d’urbanisation agressif, basé sur la spéculation et la vente de terrains publics (projet Puerto Madero). On a ainsi créé un « quartier presque fermé », fragmentant encore plus la ville « ghettoïsée » de Buenos Aires. Ce processus de spéculation immobilière, avec son apport important de capitaux étrangers, convoite les terres de la Villa 31 et désire les faire évacuer, tant pour la valeur actuelle de ses 15 hectares qu’en raison de l’image négative de ses habitants pauvres. La face publique et connue de l’une des phases d’investissement prévues pour la zone de Retiro représente 480 millions de $US (Puerto Madero II), par un consortium financier intégré formé de : l’entreprise privatisatrice de tous les aéroports du pays (Corporación América S.A, qui inclut en partie des capitaux italiens et d’autres pays européens); Banco Macro Bansud S.A. (capitaux nationaux à l’étranger, et y participeraient égalementdes capitaux nord-américains) et une entreprise de construction (Fernández Prieto) qui a bâti plus de 200 000 m2 depuis 1996 à Puerto Madero I (source : le quotidien Clarín, août et septembre 2005).
Il n’existe pas d’études sur les capitaux financiers actifs dans des investissements immobiliers de cette échelle.
Actuellement dans la Villa 31, dans le secteur le plus fortement consolidé, vivent 2 860 familles (recensement 2003), soit plus de 14 000 habitants. Ils ont des services de base d’approvisionnement en eau, d’électricité, d’égouts et d’équipements communautaires construits par leurs propres efforts, parfois avec des matériaux fournis par la municipalité. Dans la Villa 31 bis, où les gens se sont installés plus récemment et où il y a de graves lacunes dans les services, vivent 1 780 familles (recensement 2004), qui représentent près de 9 000 habitants. Un message anonyme du gouvernement, qui ne s’est jamais matérialisé en projet concret, parle de maintenir la Villa 31. Quant aux habitants du secteur de la Villa 31 bis, on leur « offre une autre alternative » pour leur relocalisation.
On considère que l’annonce d’une date d’expulsion est improbable. On attend plutôt diverses alternatives et des propositions théoriques de la municipalité sur « l’urbanisation d’une partie de la Villa », pendant qu’en parallèle on ira de l’avant avec des décrets réglementaires sur l’initiative privée (D.R Nº 966/2005) qui rendront possible la présentation de mégaprojets d’investissement et la vente de terrains publics (Quotidien Clarín, 26 août 2005, 15 et 19 février 2006)

Le cœur de l’organisation générale de la Villa 31 est un comité coordonnateur de délégués élus parmi les voisins de chaque quartier (Inmigrantes; Güemes; YPF; Comunicaciones; Autopista; 31 bis). Les délégués sont élus par pâté de maisons, au vote secret lors d’élections démocratiques tous les deux ans. Le nombre de délégués est proportionnel au nombre d’habitants de chaque pâté de maisons (minimum d’un délégué, maximum de cinq).
Il existe également dans la Villa de nombreux restaurants communautaires et associations à vocation sociale et sportive pour les jeunes, et des ONG dans le domaine de l’éducation. Parmi les organisations sociales qui travaillent dans les différents quartiers, on retrouve le groupe José Valenzuela (quartier YPF) qui agit à titre de club social et sportif, « le petit camp de Retiro », et joue un rôle éducatif pour un groupe de plus de 50 jeunes de cinq à seize ans. Grâce à des aides et des contributions bénévoles, le groupe a construit un espace communautaire couvert pour assurer une plus grande flexibilité à ses activités culturelles, sportives et alimentaires pour la population participante.

Le groupe José Valenzuela a été fondé le 11 mars 2003, sur la base d’une grande expérience dans le domaine du travail communautaire urbain auprès d’enfants et de jeunes adolescents, développé depuis le milieu des années 80.
Il agit comme un groupe socio-politique communautaire et pluraliste, qui revendique la lutte historique urbaine, défend le droit à la terre et à un logement décent, et milite pour l’intégration de la Villa 31-Retiro comme un quartier de la ville de Buenos Aires (aujourd’hui, le seul fait de vivre dans les villas reconnues par la municipalité (22) est synonyme d’exclusion et de stigmatisation sociale en termes d’opportunités de travail et d’accès aux services, aux biens culturels et à l’éducation). Le groupe se donne pour objectif d’approfondir l’unité et l’articulation des demandes de tous les quartiers de la Villa pour bâtir de façon consensuelle un projet d’établissement et d’urbanisation par quartier, avec la participation active des habitants.

Les objectifs de la mobilisation des habitants de la Villa 31 et Villa 31 bis de Retiro étaient de descendre dans les rues et rendre visible leur lutte pour la défense de leurs droits à la terre, à un logement décent et à une vie intégrée dans leur ville.

Ils souhaitent devenir un quartier de la ville et ne plus être exclus en tant que résidants d’un bidonville et victimes d’une discrimination basée sur leur pauvreté, comme le leur ont promis divers gouvernements municipaux au cours des 40 dernières années.
Ils réclament le droit de participer à l’élaboration d’un plan global incorporant la totalité de la Villa (31 et 31 bis) et les près de 5 000 familles (plus de 23 000 habitants) qui l’habitent et construisent quotidiennement un capital social dont les politiques municipales ne tiennent pas compte.
Ils comptent, par leur mobilisation, dénoncer le double discours de la municipalité, qui d’un côté affirme que « la Villa ne disparait pas, elle s’urbanise » et de l’autre appuie le gouvernement national dans la vente des terrains publics qui entourent la Villa et approuve des projets de spéculation immobilière pour la location privée, ce qui risque d’entraîner l’expulsion des résidants de la Villa 31 à court terme.

Nous ajoutons en annexe le manifeste et la pétition remise aux autorités municipales, ainsi qu’un résumé de la dernière mobilisation à la Plaza de Mayo, organisée par le groupe José Valenzuela.
À ce jour, nous n’avons pas reçu de nouvelles de la municipalité sur les demandes présentées lors de cette mobilisation.

Pour le futur immédiat, nous avons priorisé certaines tâches relatives à la nécessité d’organiser un réseau de soutien aux revendications sur les droits urbains et avons identifié divers problèmes que nous devons étudier et résoudre pour y arriver. Sont analysés les moyens de mettre en œuvre des stratégies plus intégrées avec d’autres groupes menacés de la région de la capitale et avec les Fédérations des organisations sociales et urbaines (APEVU - assemblée permanente pour les espaces verts urbains et la défense des terrains publics) pour donner plus de poids aux demandes (lobby citoyen) face aux pouvoirs exécutifs et législatifs locaux et nationaux. Le troisième aspect abordé se réfère aux réponses et propositions du gouvernement local à la pétition remise aux autorités et techniciens municipaux.

Jassy Braun, Fondation TIAU, Buenos Aires, mars 2006
Buenos Aires, avril 2006

Annexe 1 : Pétition remise au gouvernement national argentin, lors de la mobilisation faite pour notre quartier, la Villa 31 et 31 Bis.

Monsieur le président de la nation,
Dr. Nestor Kirchner

Présente
Notre requête :
Les soussignés, représentants de la délégation Villas 31 et 31 bis et voisins des deux villas sollicitent votre attention pour exprimer ce qui suit :

Au cours de l’année 2005, en raison d’informations publiques préoccupantes pour la Villa et tout le secteur du port, nous avons tenu diverses réunions avec les législateurs de la ville, des députés nationaux, des fonctionnaire de l’Institut du logement de la région métropolitaine de Buenos Aires (Instituto de la Vivienda del GCBA) et des responsables de Corporación Puerto Madero.
Le résultat des ces réunions n’a pas calmé nos inquiétudes : les législateurs savent qu’il existe un grand projet immobilier qui va de l’île Demarchi quasiment jusqu’à l’aéroport. Les responsables de la Corporación Puerto Madero comprennent que leur seule fonction est de « faciliter » les projets immobiliers. Et l’Institut dit avoir un projet de logement, mais lorsque l’on tient compte de ce que l’on sait déjà, on comprend qu’un projet de villa populaire parmi des appartements à 300 000 millions de dollars n’est pas un projet sérieux.

D’autre part, nous tenons à dire clairement que la Villa 31 possède son propre projet de logement et d’urbanisation qui date de 2002, développé par les habitants avec la collaboration d’un groupe d’architectes de la Faculté d’architecture de l’Université de Buenos Aires. Ce projet a été présenté devant l’assemblée législative, à l’Institut du logement, au Développement social de la nation et au ministère des Infrastructures. Aujourd’hui encore, nous attendons une réponse.

Entre fin janvier et début février de cette année, les informations publiques et les déclarations de fonctionnaires sur le plan d’infrastructure, la vente de terrains publics et les projets immobiliers se sont précisés. Par conséquent, notre Villa a entrepris un processus de débat qui s’est conclu par une décision de venir sur la Plaza de Mayo pour exiger :

1) Le maintien et l’urbanisation de la Villa 31 et 31 bis.

2) Une table de concertation entre le gouvernement national, le gouvernement municipal, les assemblées législatives nationale et municipale, ainsi que les comités de délégués des quartiers.

3) Que tant qu’il n’y a pas de consensus, aucune action susceptible d’avoir un impact négatif sur notre quartier ne soit effectuée, et que nos voisins ne soient pas incités à quitter la Villa.

4) Le respect du Décret de la Loi 1001, de la Loi 148 GABA, dérogation du Décret 110 GCBA. Nous exigeons le respect de l’Art. 14 bis de la Constitution nationale et de l’Art. 32 de la Constitution de la CABA.

5) La reconnaissance des organisations élues démocratiquement par la communauté et la participation de ces dernières.

6) Que les fonctionnaires comprennent que la Villa 31 est une seule villa et qu’on tente de diviser les habitants par l’appellation de 31 bis.

7) Qu’il est indispensable, dans le cadre d’un consensus, de réaliser un nouveau recensement financé par l’organisation du quartier.

Nous voulons finalement préciser que, tout comme nous respectons et poursuivons les luttes qui depuis près de 70 ans, fait avancer notre villa, en particulier grâce à l’inspiration de notre confrère Carlos Mujica, nous exigeons que notre histoire et les revendications que nous exprimons ici soient respectées.

COMITÉ DES DÉLÉGUÉS DES VILLAS 31 ET 31 BIS - VOISINS - ORGANISATIONS SOCIALES

Annexe 2 Convocation à la formation du Réseau pour la défense du quartier

La marche fut un grand succès, avec plus 3 000 voisins accompagnés d’un grand nombre d’organisations du quartier et de l’extérieur. Malgré cela, on n’en a fait mention dans aucun média. Tout laisse croire que la nouvelle a été censurée par le gouvernement national.
Le projet immobilier avance à vitesse accélérée, et c’est pour cela que l’on a fait taire notre lutte, pour empêcher que la population se rende compte qu’il y a là une villa populaire où habitent plus de 20 000 résidants qui travaillent, qui envoient leurs enfants à l’école, qui sont voisins de Buenos Aires et qui, pour les grandes entreprises immobilières, sont un mal qu’il faut éliminer.
Nous qui sommes engagés dans cette lutte pour notre maintien savons que nous devons LUTTER CONTRE LES GRANDS INTÉRÊTS économiques et contre les médias d’information.

NOUS CONVOQUONS À LA RÉUNION DU 6/04/06 À 20 H LES VOISINS ET LES ORGANISATIONS SOCIALES, PROFESSIONNELLES ET POLITIQUES POUR FORMER UN RÉSEAU DE DÉFENSE DU QUARTIER.
CUISINE POPULAIRE ALEJO – Pâté de maisons 32, maison 35

COMITÉ DES DÉLÉGUÉS DES VILLAS 31 ET 31 BIS - ORGANISATIONS SOCIALES ET POLITIQUES DU QUARTIER
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